Disparition du Grand Maître Lee Kwan Young
C’est avec une profonde tristesse que la Fédération Française de Taekwondo et Disciplines Associées a appris le décès du Grand Maître Lee Kwan Young, survenu le 18 octobre 2026 à Séoul, à l’âge de 80 ans.
Arrivé en France en 1969, premier entraîneur de l’équipe de France sur un championnat du monde (1973) et premier directeur technique du taekwondo français, il fut le pionnier de notre discipline sur le territoire national. Des générations de pratiquants, d’enseignants et de champions lui doivent leur découverte du taekwondo et les valeurs qui l’accompagnent.
«Le taekwondo français perd aujourd’hui son père fondateur. Maître Lee Kwan Young a tout donné à la France, qu’il avait choisie et qu’il a servie avec une fidélité absolue. Il nous laisse une exigence, celle de transmettre sans jamais renoncer. Au nom de la Fédération et de toute la famille du taekwondo, j’adresse à ses proches et à ses élèves nos plus sincères condoléances. » Hassane Sadok, Président de la FFTDA.
Lee Kwan Young, l’indomptable
Son dernier Dojang dans un quartier calme au cœur de Séoul était appelé sobrement « Académie Lee Kwan Young d’arts martiaux coréens », en français dans le texte avec, en étendard, pour les yeux sans doute un peu surpris des passants, la tour Eiffel et la Marianne française. En bas du bâtiment, un « coffee shop » de quartier le voyait régulièrement profiter de sa boisson favorite, un petit café noir pris en terrasse à la façon de Montreuil, où il avait enseigné si longtemps.
Ouvert l’année de ses soixante-dix-huit ans, comme un pied-de-nez plein de panache à l’âge, comme un retour à la source aussi au moment nécessaire, il recevait dans ce centre coréen de hauts-gradés curieux de la présence insolite d’une légende dans le quartier, et sans doute avides des derniers conseils du maître. C’est là que fut déclarée en juin dernier la maladie qui vient de l’emporter. Le terme d’un parcours de vie singulier difficile à résumer.
Dans l’ébullition des années 1950 de la Corée du Sud sous contrôle américain, ce lointain héritier, selon la rumeur familiale, du fameux amiral Yi Sun-Sin, héros de la guerre contre le Japon au XVIe siècle, mène très tôt une vie d’errance et d’affrontements, privé de père puis de mère. Une rage de vivre dans les faubourgs de la capitale qui sera heureusement canalisé par sa passion pour l’art martial coréen que l’on appelle alors encore Tang Soo Do, qu’il pratique dès ses neuf ans – bien que l’enseignement soit alors strictement réservé aux adultes – après avoir été remarqué par les experts de l’école Chung Do Kwan autour de laquelle il rôde régulièrement. L’école de la « Vague Bleue », la plus ancienne des écoles pionnières à rejoindre en 1960 la première fédération nationale de taekwondo, en fera une jeune ceinture noire d’un nouveau genre, sous la direction des maîtres Um Un-kyu, Lee Won-kook et Park Hae-man, un combattant étincelant des premières compétitions officielles de l’époque. Privé de parcours universitaire par manque de moyens financiers, il se tournera alors vers l’armée, où son talent d’exception sera utilisé pendant la guerre du Vietnam, qu’il fera comme instructeur des forces spéciales de la neuvième division d’infanterie de Corée du Sud, puis de la septième division d’infanterie américaine. Ce rapport au combat réel trempera la lame de son taekwondo et son caractère, irréductible et guerrier.
C’est en 1968, alors qu’il n’a encore que vingt-deux ans, qu’il participe à un étonnant concours sélectif, organisé sous la responsabilité de l’État coréen qui cherche à diffuser la discipline vers d’autres pays, avec combats, démonstrations de casse, techniques de projections, clés et maniement d'armes. Sa victoire devant quatre-vingt-quatre autres prétendants, tous cinquième dan minimum, lui ouvre la porte d’une nouvelle aventure, celle d’une vie.
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La France a découvert le taekwondo cette année-là par une démonstration, Lee Kwan Young débarque l’année suivante pour le lui apprendre. Marquée par la folie Bruce Lee et les karatékas à la mode, elle va découvrir avec lui un style différent, tout en virtuosité technique, jambes de feu et « punchlines » éternelles, et une expérience du combat militaire sans équivalent. Premier entraîneur national de l’équipe de France sur un championnat du monde en 1973, il s’impose en initiateur et chef de file de la jeune discipline martiale coréenne qui se prépare à son destin olympique. Starifié par les médias, il sera contacté par le cinéma, et s’envolera même pour Hong-Kong pendant quelques années. Revenu rapidement à son pays d’accueil, il reprendra le fil de ses responsabilités de pionnier en acceptant le rôle de premier directeur technique du taekwondo français au sein de la FFKAMA en 1979. C’est à cette occasion qu’il fera venir cinq maîtres coréens sixième dan pour la première fois en France.
Au début des années 1980, il s’impose aussi plus discrètement comme instructeur police auprès du RAID et, spécialiste de garde rapprochée, participera avec le statut d’enquêteur à de nombreuses missions spéciales. Un engagement sans publicité mais non sans risque, révélateur du rapport singulier qu’il avait tissé avec la France – dont il dira toujours qu’il se sentait redevable vis-à-vis d’elle – et de la sincérité de sa perception du taekwondo comme un système de combat réel, avant d’être un sport.
Toute sa vie fut consacrée à diffuser son expérience profonde au-delà de la méthode, à travers les stages nationaux et internationaux, l’enseignement en club, affirmant chaque jour comme un repère existentiel la rigueur physique et mentale dont il ne s’est jamais départi, une certaine vision de l’art martial, du combat et de la vie.
Après la médiatisation vinrent les honneurs. L’État français le fait chevalier de l’Ordre National du mérite en 2022… et même La Poste avait édité dès 2019 un timbre à son effigie. Ce dont il était sans doute le plus fier ? La fondation en Corée de la première fédération de pétanque ! La France encore.
Lee Kwan Young n’a jamais baissé la garde, jamais fait de compromis. L’accord tacite qu’il avait signé à la fin des années 1960 avec son pays d’adoption : enseigner la méthode du taekwondo et l’esprit guerrier coréen, a été respecté jusqu’au bout, sans faillir. Quelques années avant sa disparition, voilà comment il affirmait encore la vitalité de son désir de transmission. « Je suis là pour aider les gens qui ont besoin de mon savoir, de mon enseignement. C’est ma mission. S’il n’y a qu’un seul élève qui a besoin de moi à mille kilomètres de là, j’irai ! Mon envie, pour la fin de ma vie ? Continuer à planter des arbres, pour ajouter de la beauté au monde. C’est ma conviction ».
Mission pleinement accomplie, maître.
Texte : Emmanuel Charlot / Sen No Sen - Photo : Amandine Lauriol
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